• Akhenaton, héritage doctrinal

    C’est maintenant les valeurs de cette société qui s’immiscent dans le rap plutôt que le rap qui influence la société.

    Interview Akhenaton IAM - Photo Aurore Vinot - Down With This - DWT MagazinePhoto © Aurore Vinot

    La dernière fois qu’on l’avait revu, c’était par hasard, dans les loges du Zénith de Paris en 1997. Ambiance rocambolesque. Ce jour-là, Akhenaton nous lance : « Je ne sais pas si je devrai vous serrer la main ! ». Un pote qui nous accompagnait lui répond : « écoute, toi, je ne te connais pas, mais eux, il y a rien à redire ». Flottement. Coup d’œil à gauche, coup d’œil à droite, on ne pèsait pas lourd : 150 marseillais présents en loge… « Oh con ! C’est Akhenaton quand même ! ». Rien de plus finalement. On savait, et on avait souvent eu écho, qu’Akhenaton avait mal pris notre article paru dans nos colonnes en 1994. L’objet de la discorde : nos critiques vis à vis de leur passage dans les médias, en référence notamment à l’émission « Coucou c’est nous » (Christophe Dechavanne, TF1). On était catégorique à l’époque : à l’heure où nos espérances « d’être » ou « d’exister » via cette culture étaient réelles, faire du ballon sauteur sur un plateau de télé n’était pas spécialement la meilleure façon de nous représenter ou de traduire notre « détresse sociale et culturelle ». Nous pensions que seul les rappeurs arriveraient à nous représenter. Raté. Comme Pasqua plus tard, Dechavanne avait corrompu Akhenaton par un coup de maître. 20 ans après, il revient sur le sujet : « A cette époque-là, tu as la tête dans le guidon, tu sais pas ce que tu fais. (…) Maintenant, je suis un peu plus averti sur les choses et cette expérience m’a servi pour la suite »… (Entretien dans son intégralité ci-dessous). Le temps nous a donné raison. Mais c’était un autre contexte et nous ne nous étalerons pas davantage sur ces broutilles du passé (n’en déplaise à Imhotep). Nous traiterons plutôt de la robustesse et la longévité du parcours. Force est de constater que ces axes sont bien plus significatifs et que la qualité artistique du groupe (textes et musiques) est évidente. Lié d’amitié très tôt avec plusieurs pionniers américains de cette culture, notamment Tony D, Akhenaton démarre sa carrière discographique dans un studio de Brooklyn en 1988, enregistrant sur un maxi de Choice MC’s (groupe originaire du même borough de New York). Mais c’est la cassette « Concept » (sorte de « street album »), sorti en 1989, qui installe le groupe sur sa rampe de lancement, secouant au passage le petit milieu du rap parisien. Retour sur un parcours pertinent à travers ce dossier exclusif. Comme pour Solo et Sulee B, nous publions au format numérique l’interview que nous avions réalisée il y a 20 ans (disponible dans son intégralité ici), mais aussi les articles de l’époque, ceux-là même qui avaient gratouillé Akhenaton et qui nous avait valu une guerre froide avec sa maison de disques de l’époque (extraits disponibles ici). En complément, plusieurs clichés inédits et exclusifs : des photos historiques par Alain Garnier et des photos récentes d’Aurore Vinot. Après une nouvelle poignée de main, cette fois chaleureuse, nous retrouvons Akhenaton pour un entretien clairvoyant.

    IAM Rennes 1990 - Interview akhenaton - Photo Alain Garnier - DWT Magazine - Down With ThisIAM (1990) – Photo © Alain Garnier

    Je suis né dans un village, j’ai grandi dans une atmosphère on va dire champêtre, populaire parce que beaucoup de gens de ces deux villages-là étaient issus comme nous du centre ville. Beaucoup de gros voyous, de famille du grand banditisme, de trucs comme ça.

    Down With This : Dans quel contexte social et familial grandis-tu ?
    Akhenaton : Je vais être très précis. Je suis issu d’une famille immigrée d’Italie, par mes 4 grands-parents. Les familles de ma mère et de mon père étaient installées au centre ville de Marseille. Aux Carmes pour la famille de ma mère et au Panier pour la famille de mon père. Destruction du Panier par Hitler, déportation de mes grands-parents paternels à Fréjus, relogés à Plan-de-Cuques, village en périphérie des quartiers nord de Marseille, dans un endroit qui était au départ un bidonville, devenu des petites maisons. J’ai des grands-parents qui sont passés d’une épicerie typique des ritals de l’époque à un bar. Pareil, à Allauch, un village en périphérie nord de Marseille. Je suis né dans un village, j’ai grandi dans une atmosphère on va dire champêtre, populaire parce que beaucoup de gens de ces deux villages-là étaient issus comme nous du centre ville. Beaucoup de gros voyous, de famille du grand banditisme, de trucs comme ça. C’est ce qui a fait que ma mère m’a élevé dans une ambiance : « tu n’en feras point partie ! ». Ca a bien fonctionné car très tôt, à cinq ans, je me suis retrouvé à défiler contre la guerre du Vietnam, dans des manifestations « Cgtistes », avec le keffieh, des posters à la maison, du Brassens, du Ferrat, du Crosby Stills Nash & Young, du Bob Marley… J’en parle dans un titre du nouvel album. Ma mère m’avait insufflé ce qui a donné plus tard mon rap engagé. C’était beaucoup de musique, beaucoup d’engagement social et syndical auprès de ma mère. Avec du recul, des trucs qui passent un peu moins maintenant quand on voit certains « rouges » qui virent au « brun »… Ca me pose quelques « petits » problèmes. Après, séparation de mes parents, donc famille mono-parentale. A 17 ans et demi, je suis retourné habiter au centre ville, dans les quartiers où habiter mes parents. J’ai tourné entre Carry, Belsunce, la Plaine, enfin tout le centre ville de Marseille… et New York.

    Un jour, en 1984, ma tante me dit si tu bosses bien, je t’amène à New York dans la famille. Mon rêve devenait réalité ! J’étais allé à Harlem, je me disais « mais qu’est-ce que c’est ! ». Il y avait du rap de partout, des mecs qui breakaient…

    Interview Akhenaton IAM - Photo Aurore Vinot X Alain Garnier - DWT Magazine - Down With ThisPhoto © Aurore Vinot X Alain Garnier

    DWT : Comment as-tu embrassé le hip hop aussi jeune, sachant qu’à cette époque, début des années 1980, ce n’était pas permis à tout le monde de découvrir cette culture ?
    Akhenaton : A 12 ans, on m’avait offert un disque de Sugarhill Gang. J’écoute et je me dis « mais qu’est-ce que c’est cette musique ! ». J’ai pété un plomb. Et j’ai commencé à suivre une émission de radio qui s’appelait Starting Black, qui était tous les vendredi soirs. J’étais le doigt sur la pause à chaque fois ! Je détestais quand ils parlaient parce qu’ils le faisaient sur les morceaux et ça m’empêchait de les avoir en entier ! C’est des cassettes que j’ai toujours d’ailleurs, j’ai du accumuler 10 tonnes d’émissions. Un jour, en 1984, ma tante me dit si tu bosses bien, je t’amène à New York dans la famille. Mon rêve devenait réalité ! J’étais allé à Harlem, je me disais « mais qu’est-ce que c’est ! ». Il y avait du rap de partout, des mecs qui breakaient… J’ai pété un plomb. A partir de là, ça a été le virus et des allers retours incessants. Je me suis rapproché de pas mal de gens du milieu hip hop comme André Harrell, qui était dans Dr. Jekyll et M. Hyde, Tony D qui était le DJ du groupe Bad Boys. Chaque année, je me retrouvais à Cosney Island, à Brooklyn et à être plus ou moins baigné dans le milieu du rap américain. De bons souvenirs. Je croisais Run DMC, Rakim… L’année dernière, on a joué à Central Park avec lui. Il était monté sur scène faire Microphone fiend et j’ai réalisé un rêve de ma vie : faire les back de ce morceau ! A la fin, j’ai sorti le test pressing de Eric B. is Président / My Melody qu’il m’avait signé en 1986 et je lui ai fait re-signer en 2013. 27 ans d’écart. On s’est rappelé des trucs car beaucoup des gars au dos de la pochette étaient des connaissances, des gars qu’on connaissait bien et qu’on avait en commun. Ils sont tous morts, à part un ou deux.

    Il faut faire attention à ne pas confondre le rap avec le Pôle Emploi du coin. Ce n’est pas le bon motif pour commencer à faire du rap.

    DWT : Quel est ton point de vue sur les motivations que pourraient avoir les jeunes d’aujourd’hui en se mettant au rap ?
    Akhenaton : Il faut faire attention à ne pas confondre le rap avec le Pôle Emploi du coin. Ce n’est pas le bon motif pour commencer à faire du rap. Par contre, et vous le savez, puisque vous étiez là à la première heure, le rap doit s’étendre, doit tout conquérir. C’est écrit. Ce que l’on n’avait pas prévu, c’est que cela devienne une musique comme une autre. C’est à dire : ni mieux que le rock, ni moins bien, juste pareil, avec une partie plutôt variété/divertissement, une partie plus engagée. Le souci n’est pas là. Si un jeune se met dans le rap, il faut qu’il s’y mette pour les bonnes raisons : parce que ça lui plait. Mon gamin est dans des trucs plutôt pas mal : ASAP Rocky, Ken Rebel, Mac Miller… Il y a des bons morceaux et des morceaux qui me plaisent un peu moins. Hier soir, je lui faisais écouter un freestyle de Trigger tha Gambler parce que je lui parlais de Broken language. Je lui ai dit : « écoute ce qu’il fait aujourd’hui, écoute techniquement ». Il s’est pris un couplet de 2 minutes 30 à la radio dans Rap Is Outta Control, il n’a pas compris ce qui se passait. (rires) C’est pour moi la première motivation, il faut aimer cette musique.

    DWT : Mais tes enfants vont rapper ?
    Akhenaton : (silence) Je ne sais pas ce qu’ils vont faire… En tout cas ils aiment… Et il ne faut pas aimer ce que cette musique peut donner, ni aimer la représentation de soi comme on aime son compte facebook. Le rap a dans son ADN une forme de compétition sportive qui pousse à être le premier à passer la ligne d’arrivée. Il faut être le meilleur car ce n’est pas la culture du numéro 2 ou 3. C’est ce qui est illisible par les gens issus de la culture rock.

    Le rap a dans son ADN une forme de compétition sportive qui pousse à être le premier à passer la ligne d’arrivée.

    Interview Akhenaton - IAM - Photo Aurore Vinot - Down With This - DWT MagazinePhoto © Aurore Vinot

    DWT : Tu soulignes dans ta réponse que l’on ne pouvait pas prévoir que cette musique allait devenir comme les autres. Ce n’est pas spécialement vrai puisque dans ton interview de 1994, tu disais que tout était mis en œuvre par IAM, à travers le Mia, pour réinjecter l’argent dans la production et soutenir les jeunes groupes qui allaient émergés…
    Akhenaton : Oui, c’est certain…

    DWT : Alors vous pressentiez ce qui se préparait pour cette musique…
    Akhenaton : On ne pouvait pas prévoir que ça allait réellement fonctionner. Il y a des trucs qui restent comme des rêves de gamin dans la tête. Quand tu es issu des quartiers, tu ressens à la fois une forme de culpabilité de vouloir réussir et en même temps une réelle volonté, un réel amour, de faire partager les choses avec des gens qui ont été dans la barque avec toi. C’est ça que beaucoup de gens n’ont pas saisi dans le rap. Par exemple, même si l’on n’a jamais travaillé avec le Soul Swing, Faf est dans un studio à côté de moi, on est toujours ensemble…

    DWT : Est-ce que tu penses que ça a fonctionné ce truc d’aider les plus jeunes, de créer tout un ensemble de structures ou lancer des émissions de radio sur des réseaux mass media ?
    Akhenaton : C’est dans les médias qu’il y a eu un recul. Les régies publicitaires ont pris le pas sur le tout. Que se soit en télévision, en radio… Ce sont eux qui dictent les play list depuis une quinzaine d’années. Pourtant on vend énormément de disques, que se soit nous, Youssoupha, Orelsan ou d’autres. On est invité à la télé, à la radio mais on n’est joué nulle part. Nous ne sommes en play-list nulle part. Tout simplement parce que le mec qui vend du lait leur dit : « oh non le rap s’adresse à des gens qui n’ont pas d’argent ! ». On revient sur des trucs dans lesquels on était dans les années 1980. Ca n’a pas bougé d’un iota. On est encore sur un système raciste, d’a priori et de préjugés, à la fois sur les origines et à la fois sur le pouvoir d’achat des gens. Comme si les gens dans les quartiers n’achetaient rien et ne consommaient pas.

    IAM 1990 TF1 - Ciel mon mardi - Photo Alain Garnier - DWT Magazine - Down With ThisSur le plateau de l’émission « Ciel mon mardi » (TF1, 1990) – Photo © Alain Garnier

    DWT : Puisque tu parles des invitations sur les plateaux de télé, nous allons pouvoir nous expliquer sur ce qui avait conduit en 1994 à une discorde entre nous : la « sulfureuse affaire des ballons-sauteurs » (rires général). Vous êtes le seul groupe de rap à être passé dans une émission pareille, est-ce que vous avez eu le sentiment d’être respecté par les animateurs ou à l’inverse, vous saviez que c’était le rôle à tenir pour y passer ?
    Akhenaton : Je pense que tu peux retrouver d’autres sautages de ballon sur ces 25 dernières années…

    DWT : …de vous ? (rires)
    Akhenaton : Dans l’absolu, je ne peux savoir si l’on est respecté ou pas. Il n’y a jamais eu de manque de respect de face à face, ni pendant l’émission, ni avant, ni après. Et à cette époque-là, et pour d’autres moments, les choix, les bons choix, tu as la tête dans le guidon, tu ne sais pas ce que tu fais. On te dit « tu vas là », donc tu vas là. Maintenant, je suis un peu plus averti sur les choses et cette expérience m’a servi pour la suite. Il y a d’autres expériences, comme quand je me suis retrouvé avec Pasqua sur un plateau de télévision et que j’ai dit un tas de choses que je pensais réellement. Lui, qu’est-ce qu’il a dit ? « Mais il a raison ce jeune homme ! » (imitant la voix de Pasqua). Quand on rentre dans l’ascenseur après, il me regarde et me dit « Akhenaton, je t’ai compromis ». J’ai réalisé ce jour-là qu’on ne pouvait pas gagner face à ces gens-là. Dans cette émission, je défends mon propos mais mon propos est galvaudé par un mec qui se présente à des élections…

    La rébellion dans le rap, ce n’est pas d’avoir le costume du rebelle, c’est d’être dans ses actes et d’avoir une forme d’intégrité. Le temps m’a donné raison indirectement. On est là, on fait toujours du rap.

    Interview Akhenaton IAM - Photo Aurore Vinot - Down With This 2014 - DWT MagazinePhoto © Aurore Vinot

    DWT : Pour être très sincère avec toi, on trouve que tu as toujours été dans une posture très consensuelle dans tes rapports…
    Akhenaton : Je ne suis pas consensuel et je dis toujours ce que je pense. La rébellion dans le rap, ce n’est pas d’avoir le costume du rebelle, c’est d’être dans ses actes et d’avoir une forme d’intégrité. Le temps m’a donné raison indirectement. On est là, on fait toujours du rap, notre forme de truc, on est toujours respecté. Il y a des groupes qui étaient là et qui ont disparu à notre grand regret pour certains. On est un ensemble de bonnes et mauvaises décisions.

    Les paroles d’IAM sont bien plus radicales que celles de groupes qui ont une apparence agressive mais qui le sont beaucoup moins dans les paroles.

    DWT : Ca aurait pu être une stratégie pour vous d’être dans une dynamique consensuelle, sur les plateaux, avec les gens, etc…
    Akhenaton : Non, il faut écouter les paroles. Les paroles d’IAM sont bien plus radicales que celles de groupes qui ont une apparence agressive mais qui le sont beaucoup moins dans les paroles.

    IAM Sleo Fabe Kamel Alliance Ethnik 1994 Printemps de Bourges - Photo Alain Garnier - DWT Magazine - Down With ThisEn loge du Printemps de Bourges (1994) : IAM, Fabe, Sléo, Tribal Jam, Kamel d’Alliance Ethnik… – Photo © Alain Garnier

    DWT : C’est ce que vous avez voulu exprimer, après cette vague de critique, en sortant le morceau « Reste underground » peu de temps après (maxi « Le feu ») ?
    Akhenaton : Je suis dans le hip hop et le rap depuis 1981. J’ai grandi avec et je connais ses gênes. Dans les gênes du hip hop, il y a l’expansion. Les Redman, les Mob Deep, les Wu Tang : ils n’étaient pas underground. Ils avaient les camouflages mais ils n’étaient pas underground du tout, ils vendaient des millions de disques. Il y a un mépris sur la forme du propos et sur ce qu’on voulait dire. On voulait s’immiscer dans l’histoire avec la technique qu’on a écrite il y a longtemps…

    DWT : le « Hold up mental »
    Akhenaton : Le « Hold up mental » ! Après, je pense qu’il y a une forme d’échec dans cette technique. Tout simplement parce que les gens dont on voulait changer les mentalités n’ont pas complètement changé. Bien au contraire, il y a des gens issus des mêmes couches sociales que nous et de nos quartiers qui ont complètement embrassé le système qu’on leur a servi depuis 2000, à savoir l’hyper-consommation, la dénonciation des autres, de remettre sans cesse la faute sur les autres…

    Il y a des gens issus des mêmes couches sociales que nous et de nos quartiers qui ont complètement embrassé le système qu’on leur a servi depuis 2000, à savoir l’hyper-consommation, la dénonciation des autres…

    DWT : Comment définirais-tu le rôle du rap dans notre société en 2014 ?
    Akhenaton : Il y a eu des changements dans la société à partir des années 2000, avec des événements comme le 11 septembre 2001. Tu as également l’apparition des téléréalités, la création des comédies musicales, et une réorientation générale de la culture et de l’information dans le monde qui a impacté sur le rap. Tu as maintenant des tas de rappeurs aux Etats-Unis qui font des émissions de télé-réalité par exemple. Ca s’est popularisé à une période où cette culture était devenue moins qualitative, où l’on est dans la représentation de soi-même, dans le fait de considérer que si l’on dénigre les autres, ce n’est pas trop grave. C’est maintenant les valeurs de cette société qui s’immiscent dans le rap plutôt que le rap qui influence la société. Je suis triste spectateur de ce glissement général où tout pousse à passer très rapidement à autre chose. Et y compris culturellement, on est là dedans. Moi ce que je dis, c’est qu’il y a des possibilités. Aujourd’hui, j’écoute Planet Asia, toutes les prods d’Apollo Brown, je suis toujours le même fanatique que vous avez connu à l’époque. J’écoute toujours les mêmes trucs. A la différence de ce qu’on a vécu, ceux qui s’intéressent à cette musique n’ont aucune excuse car aujourd’hui avec internet, ils ont accès à tout s’ils veulent écouter du bon rap. A notre époque, il fallait chercher et ce n’était pas évident.

    Interview Akhenaton IAM - Photo Aurore Vinot - Down With This 2015 - DWT MagazinePhoto © Aurore Vinot

    DWT : Au final, ne serions-nous pas au même point qu’en 1994, avec des artistes indépendants qui continuent à faire de la musique avec des convictions, à une échelle underground, comme au début ?
    Akhenaton : On est au même point, je dirai, qu’en 1989. Je remonte avant parce qu’il y avait déjà une sorte d’explosion en 1994. Mais tu n’as pas le choix, si tu es jeune, que de passer par là. Moi, j’ai fait 12 ans en indépendant. Le problème à mon âge, c’est que c’est compliqué quand tu as été connu à un moment. Si tu es un artiste émergeant, bien sur que c’est génial d’être indépendant si tu en trouves l’énergie.

    Autant il y a des virages qui peuvent paraître inquiétants dans le rap, autant il y a une nouvelle génération qui s’intéresse vraiment à cette culture.

    DWT : Comment expliques-tu que les artistes de la scène rap en France, n’avouent jamais écouter ce que font les autres ou de n’avoir jamais été inspiré par d’autres rappeurs ?
    Akhenaton : Ca commence. Il y a du vrai changement dans la nouvelle génération. Je suis d’accord avec vous et c’est vrai qu’aux Etats-Unis, il y a beaucoup plus de crédit pour les anciens ou de gens qui se réclament comme étant « héritiers d’une tradition musicale ». Autant il y a des virages qui peuvent paraître inquiétants dans le rap, autant il y a une nouvelle génération qui s’intéresse vraiment à cette culture. On le voit quand on se déplace en France. Ils ne connaissent pas tous les contours, tout ce qu’on connaît de cette culture, de cette musique-là, mais ils ont envie. Et ils sont positivement ancrés dans cette culture. Quand je dis « positivement », c’est dans la construction, « building », quelque chose qui vient des cyphers, quelque chose que tu peux retrouver dans la charte de la Zulu Nation, qui était inspiré à sa création par des choses de l’Islam. Le fait de construire, « building », c’est un verbe très important dans le rap. On est dans une culture de destruction actuellement. On est systématiquement obligé de se représenter soi-même dans la démolition de l’autre. Et ben ces gamins qu’on rencontre, sont heureusement dans la construction.

    Akhenaton - DJ Dee Nasty - Photo Alain Garnier - DWT Magazine - Down With ThisAkhenaton et DJ Dee Nasty – Concert Rapattitude (Bobino, Paris, 1990) – Photo © Alain Garnier

    DWT : En parlant de démolition, Booba vous a cité en affirmant qu’IAM, NTM, c’est de l’antiquité. Pour rebondir sur le titre de ton nouvel album, « Je suis en vie », s’agit-il d’une forme de réponse, ou au contraire, veux-tu souligner l’endurance de ton esprit de construction ?
    Akhenaton : Le choix de ce nom correspond à autre chose. Ce n’est vraiment pas le propos du tout. Je ne parle pas en tant qu’artiste, je parle en tant qu’homme. Cela correspond à des expériences humaines, à ce que j’ai vécu dans ma vie ces dernières années. J’ai passé des moments très compliqués et ça n’a rien à voir avec l’artiste. C’est plutôt une envie de vivre. En tout cas, on s’était amusé à répondre à Booba : c’est sympa car les antiquités, on paye cher pour aller les voir. C’est plutôt cool : les antiquités restent !

    Propos recueillis le 16 décembre 2014 par Nobel et Fati avec le renfort d’Alain Garnier
    Entretien préparé avec Lavokato et FLo. Photos par © Aurore Vinot et © Alain Garnier

    Découvrez l’interview d’Akhenaton réalisée il y a 20 ans

    Big up au passage à Lavokato, FLo, Varrou, Brigitte et Imhotep.

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