• « La chasse est fermée, rengainez, on arrive ! »

    Nous avons évalué la solidarité des travailleurs et du peuple français. Nous savons qu’elle n’existe pas en dehors des communiqués, des pétitions et des appels.

    La mémoire du 17 octobre 1961 n’a pas ressurgi dans l’espace public il y a 20 ans, c’est-à-dire au moment où l’enquête de Jean-Luc Eynaudi lui a donné une légitimité « scientifique  » et morale qui ne permettait plus de le nier, mais à la fin des années 1970, notamment suite à la publication de l’ouvrage de Hamon et Rotman Les porteurs de valises(1) dans lequel ils lui consacrent un chapitre. C’est ainsi que, au moment du départ de la Marche pour l’égalité de 1983, le « Collectif jeunes de Paris » organisait un rassemblement au canal Saint-Martin en mémoire des victimes du 17 octobre 1961 (en présence de nombreuses familles ayant perdu leurs enfants au cours des « étés chauds » qui avaient vu, dans de nouvelles circonstances, plus d’une centaine de jeunes abattus par des tontons flingueurs ou des policiers dans des circonstances plus que douteuses) avec le slogan : « La chasse est fermée, rengainez, on arrive ! ». (…)

    Nous avons évalué la solidarité des travailleurs et du peuple français. Nous savons qu’elle n’existe pas en dehors des communiqués, des pétitions et des appels.

    Reconnaissance par les plus hautes autorités de l’état du massacre perpétré par la police française, suppression de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, liberté pour tous d’accéder aux archives et encouragement des recherches associant des historiens algériens et français, malheureusement une dimension importante de ces événements est passée à la trappe concernant l’attitude de la gauche au moment et après cette répression féroce.
    En effet, (…) la gauche oublie le silence dont elle s’était rendue coupable au moment des faits. (…) et les rares militants de gauche qui ont eu le courage de ne pas se taire ont fait le constat qui s’imposait : « La France, fut-ce la France de gauche, ne se soucie guère de l’Algérie future. Elle ne se soucie même pas, ou si peu, de l’Algérie présente, de l’Algérie traquée, non de l’autre côté des mers, mais à quelques mètres. Elle ne se soucie pas du couvre feu « conseillé » aux Nord Africains après 20 heures de la « chasse au faciès » où l’on dépiste le type arabe comme jadis le nez juif(2). (…) »

    D.R.

    Le « Collectif jeunes de Paris » ne s’y était pas trompé quand, un mois après l’arrivée triomphale de la Marche en 1983, il fut le seul à soutenir les ouvriers de Talbot en grève qui avaient été agressés par les ouvriers de la maîtrise, aux cris de « Les arabes aux fours, à la Seine ! » et qu’on se plaisait à voir manipulés par quelques intégristes musulmans alors qu’ils tentaient simplement de sauver leur emploi. Le collectif jeunes se retrouvait ainsi dans les propos recueillis par J. Cau auprès d’un syndicaliste algérien dans L’Express du 16 novembre 1961 : « Nous avons évalué la solidarité des travailleurs et du peuple français. Nous savons qu’elle n’existe pas en dehors des communiqués, des pétitions et des appels. Nous en prenons acte. Aux syndicats, aux partis, à la gauche politique française d’être mis le nez sur leur pourrissement. Voici leurs troupes : ces chauffeurs de bus qui ne descendent pas de leur cabine lorsqu’on les transforme en car de police ; les mêmes qui signalent aux policiers, à Neuilly, par des appels de phare codés, la présence d’Algériens dans leur autobus. Et des ouvriers de chez Renault qui voient retirer dans l’île Seguin un cadavre d’Algérien de la Seine, qui regardent et qui s’éloignent, indifférents ». (…) Farid Taalba

    Voici leurs troupes : ces chauffeurs de bus qui ne descendent pas de leur cabine lorsqu’on les transforme en car de police ; les mêmes qui signalent aux policiers la présence d’Algériens par des appels de phare codés…

    « On n’a jamais fini de faire son devoir sur cette terre, telle qu’elle est, et avec les hommes, tels qu’ils sont. Mais si j’avais à refaire ce que j’ai fait, je le referrai ! » (Déclaration de Maurice Papon, Préfet de Police de Paris pendant les rafles et massacres du 17 octobre 1961).

    D.R.

    Notes :
    [1] Hamon et Rotman Les porteurs de valises, la resistance française et la guerre d’Algérie. Point histoire Albin Michel, 1981. Page 379.
    [2] Opus cité, page 372.

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