• Le Mausolée : visite illégale

    Nous cherchons la porte escaladée dans la vidéo de sept minutes qui résume le travail de Lek, Sowat and The Family.

    Photo © Down With This

    Que faire un dimanche après-midi de mai pluvieux avec un marteau et deux amis proches travaillant dans le bâtiment ? Des travaux chez soi ? Direction Porte de La Villette pour explorer Le Mausolée de Lek et Sowat, un haut lieu de l’underground parisien inaccessible au public.

    A nous les incroyables 40 000 m² de surface à la frontière du 19ème et de la Seine-Saint-Denis ! C’est Lek, un enfant du quartier et son complice Sowat qui ont ouvert le spot. Plusieurs mois de travail « en scred » plus tard, c’est un véritable mausolée à la gloire du graffiti français qui émerge. Faute de pouvoir présenter leur taf et accueillir le public, une exposition de compensation est organisée dans le 13ème à Paris. Malgré un sacré boulot, difficile de retranscrire toute la force du lieu originel. Enfants, l’exploration en zones urbaines nous a toujours fascinés alors autant remettre ça quelques années plus tard dans ce supermarché Casino désaffecté du nord de Paris. C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Nous garons notre voiture devant un foyer de travaillleurs non loin de notre objectif. Nous errons quelques instants à la recherche d’un accès facile côté rue. On n’en trouve pas. Le nouveau bâtiment design construit juste en face par «nos amis» de la RATP » est hermétique à toutes infractions. Derrière, c’est plus cool, à côté des rails de nos « autres copains » de la SNCF, mis à part que le haut des murs est électrifié par des câbles qui courent tout du long : tendue l’ambiance ! L’intrusion à dû être plus facile au début du projet de Lek et Sowat. Après des assauts répétés de toute part, les grands moyens semblent avoir été déployés pour stopper les nouvelles tentatives. Nous contournons l’édifice. L’endroit est sale, très sale même. Les immondices se sont accumulés tout autour. Le camp de roms voisin et les toxicos qui traînent y sont peut-être pour quelque chose…

    Photos © Down With This

    Il est évident que l’endroit a dû être squatté pendant un moment. Une chose est sûre, ses alentours servent de toilettes publiques ! L’odeur est pestilentielle à certains endroits. Nous cherchons la porte escaladée dans la vidéo de sept minutes qui résume le travail de Lek, Sowat and The Family. Ça y est. Nous la repérons. Elle se trouve après un long couloir digne d’une décharge publique. Déjections, matelas, papiers, ordures, la totale… Nous agrippons tour à tour la porte puis les barreaux au dessus. Attention de ne pas accrocher ses affaires en grimpant ou de finir empalé sur les pics comme le fils de Romy Schneider. Ce premier obstacle franchi, nous sommes à l’abri des regards dans l’enceinte extérieure du bâtiment. Je jette un bref coup d’œil pour vérifier qu’une société de vigile ne garde pas les lieux. Rien… Vite captée, la deuxième porte de la vidéo n’est qu’un leurre. Fausse piste : Lek et Sowat n’ont pas voulu donner tous les accès à cet endroit magique. Normal pour réussir à garder un secret si longtemps… La chaufferie du sous-sol est ouverte mais ne donne plus accès au bâtiment. Des armoires blindées ont été délibérément renversées pour dissuader toutes tentatives d’intrusion. Très vite, on se rend à l’évidence, un gros travail a été réalisé pour condamner le site. Les accès d’origine sont murés, grillagés, les portes sont bel est bien soudées. Qu’à cela ne tienne, nous nous mettons au travail ! En se relayant à trois avec le marteau, nous parvenons à ouvrir à nouveau le spot. Quelques tests et hésitations plus tard, nous focalisons notre énergie sur une grille qui se déchausse sous la pression de nos bras. Elle cède à une extrémité pour finir par s’ouvrir comme une porte.

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    L’énorme système de ventilation nous gêne pour l’arracher définitivement. Tant pis, on fait avec : faisant face à deux épaisseurs de parpaings pleins. Dur, dur. Chacun à notre tour nous passons sous la grille pour frapper le mur de toutes nos forces pendant cinq bonnes minutes. Ca fait beaucoup de bruit, certes, mais rien à foutre, nous sommes bien décidés à entrer. Un parpaing, puis deux, puis un petit trou noir apparaît. Qu’il y a t’il derrière ? Sur quoi allons-nous tomber ? Eclairés par la torche de notre iPhone, nous découvrons un parking. Nous sommes donc au rez-de-chaussée. Ok, on continue… Une demi-heure plus tard, une partie de l’angle du mur s’effondre. Stop. N’allons pas plus loin. Il semble que nous puissions nous faufiler. Une fois la grille replacée sur le mur, le trou n’est pas visible derrière l’immense taule des canalisations d’aération qui nous surplombe. Tant mieux. A l’aide d’une chaise et tels des contorsionnistes aguerris nous nous faufilons enfin dans le supermarché. Nos yeux mettent quelques instants à s’habituer à l’obscurité. Le parking est vide. Un grillage perforé attire notre attention. Bingo ! Première pièce graffée. La visite va être longue…

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    De l’intérieur, nous constatons que toutes les sorties de secours sont fermement  soudées. Il semble évident que plus personne ne passe ou ne vit ici. Mais bon, restons sur nos gardes, on ne sait jamais. La pièce est remplie de traces de vie et d’affaires personnelles ; des tables, des chaises, des poupées, des vêtements mais aussi des bâches aux couleurs de la Préfecture de police jonchent le sol. Quel bordel ! On se croirait dans un film d’anticipation sur la fin de la vie dans les zones urbaines. La société de consommation en fin de règne draine tout un tas de laissés pour compte qui se retrouvent dans ce genre d’endroit. Le style graphique sur les murs nous déconcerte un petit peu aussi. Excités d’en découvrir davantage nous poursuivons notre exploration. En sortant de la pièce nous passons par un accès de service ouvert. Les immenses portes sur vérins qui séparent le parking du supermarché sont condamnées ; impossible de les bouger. Nous traversons le supermarché vide, montons, passons par les escaliers de service plongés dans le noir. Les ascenseurs sont à l’arrêt bien sûr. Compliqué de ne pas se casser la gueule avec les marches. Au premier étage, les choses sont plus sérieuses. Nous sommes entourés de spots de graffs différents mais c’est la camionnette blanche tape à l’œil qui nous séduit direct. On prend des photos dedans, on s’amuse comme des gamins. Deux voitures sont entièrement taguées en blanc et entourées d’adhésifs fixés sur les poteaux en béton avoisinants. Le lieu est magnifique, un Lek part ci, un « welcome to the » du TRBDSGN part là. On papillonne d’un style à l’autre dans une harmonie assumée. On sent bien les différents passages des nombreux featuring d’artistes.

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    On sent aussi le choix stratégique des emplacements. Ce que tout bon graffeur qui se respecte maîtrise parfaitement dans un terrain. Sur un mur, une voiture est mise en scène par un effet de mosaïque de toute beauté. De bons moments ont dû être vécus dans cette pénombre… On monte un étage. L’espace est beaucoup plus lumineux, on choisit d’utiliser la profondeur comme atout pour rendre une perspective au graff en utilisant plusieurs poteaux. Les angles des murs sont utilisés, les plafonds sont utilisés, quel taf ! Les cercles colorés d’Oclock sont pleins de vie. Superbe. Photos obligatoires. Notre attention se porte sur la rampe d’accès pour les voitures. Elle est en réalité la colonne vertébrale du lieu puisqu’elle donne accès à la totalité des niveaux du bâtiment. Les arrondis des virages sont aussi exploités pour provoquer une sensation de tournis. Encore un peu de gymnastique, un muret défoncé à escalader puis il faut encore ramper sous une porte grillagée et le tour est joué. Nous sommes sur le toit. Le périphérique nous surplombe, les tours de la porte de La Villette se dressent devant nos yeux. A découvert, nous sommes facilement repérables, dorénavant, il va falloir faire vite. L’enseigne « Casino supermarché » est toujours là. Une petite tourelle technique avec une pub « 3615 paramoteur » s’est faite crucifier par des projections de peinture à l’extincteur. Soudain en penchant nos têtes par dessus une rambarde en pierre nous découvrons le saint Graal. Plusieurs étages plus bas, nous apercevons un jardin cylindrique entièrement recouvert de graffitis.

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    Quelques photos plus tard nous redescendons. L’accès voiture nous facilite la vie et nous réserve de belles perspectives en matière de peintures murales. Nous sommes maintenant au fond, dans le noir. Fini l’économie de batterie. On sort les torches de nos portables. C’est ambiance grottes de Lascaux. Il y a de la boue sur le sol. Attirés par des grilles d’aération, nous découvrons des graffs éclairés par une lumière inhabituelle. Le contre jour est splendide. Nous trouvons la fenêtre d’accès pour pénétrer dans le cylindre en béton. Quelle sensation et quel travail ! Les trois grandes religions monothéistes y sont représentées. On se sent ailleurs, rien ne nous rappelle la frénésie ambiante de cette zone urbaine. On s’assoit pour prendre le temps de contempler la magie du lieu. Tout ça est assez improbable. Notre mémoire se remplit comme celle de nos portables sous le nombre de photos que l’on prend. On explore encore un peu plus les sous-sols style catacombes. Nous tombons sur des pièces aménagées pour vivre. Le lieu est désert. A présent très sales, on décide de sortir. Au bout de plusieurs heures d’une après-midi bien chargée, nous quittons ce squat d’artistes aux apparences trash, des couleurs plein la tête.

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    Le Mausolée aura eu, un trop court instant, la force d’offrir une liberté de création sans limite dont le graffiti à le secret. Sa difficulté d’accès a t-elle contribuer à en faire un lieu mythique comme l’ont été les palissades du Louvre ou les murs du terrain vague de La Chapelle ? Ce mausolée s’adressait-il à une élite ? Il est certain que le caractère unique du lieu (supermarché) et de ses oeuvres fera date dans l’histoire des espaces artistiques. Pour ceux qui n’auront pas le courage de s’y rendre, il est tout à fait possible de se consoler en se procurant cette aventure collective retracée dans le livre « Mausolée » paru aux Editions Alternatives. Cela sera plus facile de tourner des pages que de mettre des coups de marteau dans l’obscurité et la crasse ! Flo.

    Dans ce «Mausolée», les héros s’appelent Apotre, Bims, Blo, Bom.k, Boyane, Brusk, Butterfly, Clickclacker, Dem189, Domone, Fléo, Gilbert1, Gris1, Hobz, Honda, Jayone, Jaw, J.P, Kan, Katre, Keboy, Legz, Lek, Manyak, Matou, Monsieur Qui, Medhi, O’clock, Omick, Onde, Outside, Paum/Sarin, Philip Glass, Philippe Baudelocque, Rems, Romi, R.Skironka, Samantha, Saten, Sambre, Seb174, Seth, Sew, Shook, Siao, Sirius, Skio, Smo, Sowat, Spei, Swiz, Tchéko, Thias, Valériane et Wxyz.

    Dédicace « aux maçons du cœur » : Franck et Mehdi.

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Discussion Un commentaire

  1. 20 avril 2014 à 22 h 50 min

    incroyable reportage
    bravo et merci !!

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