• Kohndo, néoréalisme

    Un noir en maison de disques n’a pas le droit à l’intelligence. On m’y a déjà demandé de faire des textes moins intelligents en m’expliquant que la cible du rap (à savoir les noirs et les arabes) ne serait pas en mesure de s’identifier à mon rap…

    Photo © Patricia Martinez aka OZ

    Les sonorités des bars de l’île de Koh Phangan en Thaïlande raisonnent alunissons. On écoute de tout sur Sairee Beach : électro, reggae, soul, rap. Il existe une île semblable à cela dans le hip hop français, celle de Kohndo. Un endroit rare, là où un artiste s’accorde le droit à l’éclectisme, celui d’un être serein et heureux de ce que la vie lui a mis au travers de sa route, après avoir collaboré avec La Cliqua et tant d’autres en France. L’artiste fait le pont avec les Etats-Unis en taffant avec Fred Wesley, Slum Village, Dwele, Guilty Simpson, Rasco, Teron Beal ou dernièrement Brother Amir. Le parcours artistique n’en est pas moins semé d’embûches mais l’état d’esprit est ouvert et positif, tant mieux, il va de paire avec l’esprit originel de la culture de base qu’il a épousé depuis bien longtemps. Kohndo est un musicien talentueux, cohérent et kiffeur de sons invétérés. Nul doute sur sa présence dans votre média hip hop 100% canal historique. D’ailleurs le son de Kohndo est le seul ghetto dans lequel nous accepterions volontiers de nous faire enfermer. Flo

    Down With This : Quels sont tes rapports avec le Benin et l’Afrique en général ?
    Kohndo : J’ai 38 ans je suis né à Saint-Cloud. Mes parents étaient en instance de divorce. Comme beaucoup de femmes africaines, ma mère subissait des violences conjugales. C’est pourquoi je suis retourné au Benin à l’âge de six mois afin qu’elle puisse finir ses études en génie civile, le plus sereinement possible. J’ai été élevé jusqu’à l’âge de 3 ans et demi par mes grands-parents à Ouidah. La dernière fois que j’y suis allé, c’était à l’âge de 6 ans. Pour moi le Bénin, c’est mon socle, la culture de ma famille, le Fon, la musique, la cuisine, mes oncles, mes tantes (que j’ai deux trois fois au téléphone dans l’année), et récemment mon demi-frère et mon père avec qui j’ai renoué. Après la naissance de ma fille, cet événement a été majeur pour moi cette année. J‘aime la culture béninoise, le rapport à la langue. Chez nous on parle fon pour se dire des choses intimes mais quand on échange sur des sujets politiques, sociaux, intellectuels… il n’y a pas plus éloquent qu’un Béninois. Ma famille a un rapport à la langue française qui est fascinant. Moi je ne parle pas fon mais je le comprends très bien. Je m’intéresse aussi à l’histoire de ce pays. J’ai de nombreuses interrogations sur le rôle du Bénin dans la déportation des esclaves mais ça reste une question très épineuse. Moi je suis issu d’un famille d’ancien esclave Brésilien revenus s’installer au Benin. Mon père lui est d’Abomey et ma grand-mère était Yoruba. Le Bénin, c’est donc le rapport à mes ancêtres, à mon histoire. Je sens qu’un homme est plus solide quand ses racines sont bien encrés dans sa mémoire et dans son cœur.

    Il n’y a pas plus éloquent qu’un Béninois. Ma famille a un rapport à la langue française qui est fascinant. Moi je ne parle pas fon mais je le comprends très bien. Je m’intéresse aussi à l’histoire de ce pays. J’ai de nombreuses interrogations sur le rôle du Bénin dans la déportation des esclaves mais ça reste une question très épineuse.

    DWT : …et l’Afrique en générale ?
    Kohndo : Je n’ai jamais fais de concert là-bas, par contre je suis allé à Ouagadougou en 2005 pour monter un studio d’enregistrement avec mon associé Burkinabé Yolsé à la suite du décès de notre autre associé Daniel. Je me suis occupé de mettre en place la régie technique et j’ai assuré la formation deux techniciens du son. J’ai aussi collaboré avec quelques MC et chanteurs Burkinabés. Aujourd’hui, le studio Greenstone est le deuxième studio du Burkina. On y fait de la réalisation audiovisuelle et de la production de disque. Mais le développement et la réussite de ce projet sont avant tout l’œuvre de Yolsé. Sa rencontre a été primordiale dans ma vie artistique. Mon retour sur le continent en 2007 m’a apaisé. J’ai arrêté de penser au racisme latent, j’ai arrêté de compter le nombre de noirs présent dans l’assistance. Je m’y suis senti chez moi. J’y ai rencontré des gens qui me ressemble : calmes, ouverts et moins virulents que les jeunes de quartier avec qui j’ai grandi en France ou même mes compatriotes béninois. J’ai trouvé un pays qui correspond bien à mon état d’esprit.

    DWT : Quels sont tes rapports avec la France ?
    Kohndo : Je me sens africain par mes valeurs : le respect de l’autre, la bienveillance, le goût du verbe, la palabre, le goût des lettres, le respect des études, des ainés. Mais au niveau culturel et philosophique, je me rends compte que je suis le produit de l’école française. D’ailleurs, partir à l’étranger est la meilleure façon de répondre à cette question. C’est très intéressant de voir comment tu te définis quand t’es dans un autre Pays. Que ce soit à Varsovie, Londres, New York, Ouaga,… La première question qu’on te pose est « d’où tu viens, t’es de quel pays ? ». N’en déplaise à Marine Le Pen ou Eric Zemmour, comme beaucoup d’enfants d’immigrés, ma première réponse est « je suis français, je viens de Paris ». Suite à quoi, on me regarde généralement avec insistance et je réponds que je suis originaire du Bénin. Au fond, je me sens citoyen du monde, mais je suis avant tout un français. Il n’y a pas de honte à avoir. C’est là où je suis né, où j’ai grandi. Je connais la France de long en large, par les colos, les concerts, les ateliers, les rencontres… J’ai vécu dans le 93, à Bobigny, dans le 94, à Créteil, dans le 92, au Pont de Sèvres à Boulogne, Asnières, Colombes, Montrouge, à Paris, dans le 18ème, le 17ème. Mes amis vivent à Toulouse, Lorient, Château Thierry, Bordeaux. Je me sens français.

    DWT : Dans quel contexte social as-tu grandi ?
    Kohndo : Dans ma petite enfance, j’ai grandi chez mes grands-parents, à Ouidah. Mon grand-père était instituteur à la retraite et ma grand-mère commerçante sur  les marchés. Bref, une famille aux revenus modeste, le bas de la classe moyenne. Quand ma mère m’a repris à la suite de son divorce et la fin de ses études, elle et moi avons vécu en foyer quelques années puis dans un petit studio pour atterrir dans un appartement avec une autre famille. Nous étions six dans un deux pièces à Bobigny jusqu’à mes 10 ans. Je suis Parti de Bobigny à 12 ans.

    Photo © Archives personnelles Kohndo

    DWT : Tu sens l’influence de ces moments et de cet environnement sur toi ?
    Kohndo : Je n’étais pas dans les cités dortoirs. On était à la sortie des Courtilières, en face d’un terrain vague où j’ai fait les quatre cent coups. C’était la zone mais pour moi, c’était magique. La plus plupart des bâtiments ne faisaient que quatre étages, mais il y avait deux grande barres en guise de vis-a-vis mais ça ne faisait pas très « cité ». C’était un milieu prolétaire, avec pas mal d’ouvriers de Citroën à l’époque. J’ai l’impression d’avoir eu une enfance assez paisible et calme. Et puis, j’avais un sentiment d’échange entre voisins. Après Bobigny, j’ai été catapulté à Boulogne-Billancourt au Pont de Sèvres. C’était la première fois que je voyais des tours aussi hautes. Le Pont de Sèvres était découpé en trois. D’un coté, l’allée du vieux Pont de Sèvres où il y avait beaucoup d’ouvriers qui travaillaient chez Renault. En face, séparé par une grande allée marchande un quartier pour riches (les résidences Normandie) et à coté un ensemble d’HLM pour les fonctionnaires de la ville : la Place Haute, plutôt fréquenté par une classe moyenne. C’est là que j’habitais, rue Castéja. Au 4ème étage, il y avait Les Sages Po, au 5ème il y avait moi. Au départ j’étais dégouté de ne pas aller à l’école avec mes potes de quartier. Mais au final, je considère que j’ai eu de la chance. Même si c’était à l’autre bout de la ville, j’ai bénéficié d’un enseignement de qualité. Les profs étaient exigeants. Et c’est ce qui fait que j’ai pu avoir une éducation solide qui me sert encore aujourd’hui. Par contre, venant de Boboche, là où j’étais un élève brillant, je peinais à me maintenir au dessus de la moyenne malgré les efforts que je fournissais. J’ai tout de suite compris la notion de clivage sociale.  Il y avait des notions que je ne comprenais pas, comme partir en vacances durant l’année scolaire. Je n’avais la chance que d’aller en colonie qu’une fois par an. C’est déjà ça. Mais quand on te demande si tu vas à Avoriaz durant les vacances d’hiver… quand tu viens de Bobigny tu ne comprends pas. On était quatre noirs dans cet établissement, dont Dany Dan, Richard et une nana dont je ne me souviens plus le nom. Il y avait quatre ou cinq arabes et deux trois asiatiques. En dehors du collège, je traînais plutôt au Pont de Sèvres. J’ai toujours eu un pied dans les deux mondes. Ma mère est une des premières femmes noires à avoir été responsable d’une équipe technique et a fini à force de travail comme ingénieur en Bâtiment au sein d’une mairie de droite. Mais je l’ai vu subir le racisme et se prendre le plafond de verre en pleine gueule jusqu’à sa retraite ! Je ne suis pas un enfant qui traînait dehors car les études étaient importantes à la maison. Par contre j’ai toujours été impliqué dans la vie de quartier. Je répétait au BBADJ au Pont de Sèvres, j’y animais des open mic. J’ai même écris les premiers textes de LIM.

    En haut : Zoxea et Kohndo – En bas : Kohndo, HP et LIM – © Archives personnelles Kohndo

    DWT : Tu as des bases musicales beaucoup plus proches des USA que de la France, comment l’expliques-tu et quels sont tes rapports avec ce territoire ?
    Kohndo : Ma formation musicale a démarrée avec la discothèque familiale. Il y avait à 60% d’albums américains, 20% de français et 20% réellement africains. J’ai été nourri avec Isaac Hayes, Otis Redding, The Temptations, Diana Ross, Michael Jackson, Fela, Chief Ebenzaire, Bébé Manga, Moni Bilé, Jonas Pedro, Joe Dassin, Gainsbourg, c’était vraiment la grande sono mondiale à la maison. J’ai une mère mélomane et je crois que ça a démarré comme ça. C’est gràçe à elle que j’ai ce goût pour la bonne musique. Le fait aussi de vivre à Boulogne m’a donné aussi la possibilité d’avoir accès à la discothèque-médiathèque de la ville : une des plus grande discothèque de Jazz de France. C’est là où avec mon groupe Coup D’Etat Phonique, on allait se fournir en sample. Le responsable nous mettait des galettes de côté, du Miles Davis, du Booker T, du Coltrane… Finalement, toute mon éducation musicale s’est faite à cet endroit. À Boulogne, j’ai aussi bénéficié du câble télé. Cela voulait dire qu’à 17 heures, tous les jours, je bénéficiais de l’émission « Yo MTV Raps ! », dès l’âge de 12/13 ans. Tout ça fait que ma culture est plus américaine que française.

    DWT : A quand remonte ton premier séjour aux USA ?
    Kohndo : La première fois que j’y suis allé, c’était avec La Cliqua. C’était dans un cadre professionnel mais aussi de passionné car c’était l’anniversaire de la Zulu Nation. Je crois que c’était en 1993, pour les 20 ans de la Zulu Nation. C’était un rêve qui se concrétisait car je voyais les USA comme un monde parallèle. J’ai rappé avec Parish Smith, DJ Clue… Quand tu es fils unique et que tu vois très peu ta mère, tu te recrées un monde. Ma famille adoptive, c’était les « Huxtable » du Cosby Show (rires). Me retrouver aux USA à 18 ans était quelque chose de fort. En 2006, j’y suis retourné pour travailler mon troisième album « Deux pieds sur terre ». Je suis allé à Detroit. Là, pareil, c’était un super échange. La Femme de Yolsé était américaine et c’est gràce à eux que j’ai pu produire ce disque. Ils m’ont fait découvrir une autre facette des States. J’ai vraiment partagé leur quotidien. Ils courrent après l’argent. Le struggle (la lutte), le warfare (la guerre) ou la survie sont des mots qui m’ont marqué. Ils était toujours en train de mettre en place des biz pour assurer un train de vie decent et agréable. J’ai aussi connu les strips club, les limousine 4×4, les soirées de dingues. J’y est rencontré les Slum Village, Jay Dilla, Guilty Simpson, Proof (trois semaines avant qu’il décèdent), Dwelle, Joey Power le gars qui a mixé « Deux sur terre »  et en même temps, j’ai vu un rythme de vie que je ne pourrais jamais supporter. Aux States, si tu n’as pas d’argent tu n’es rien. La pression quotidienne est folle !

    C’était un rêve qui se concrétisait car je voyais les USA comme un monde parallèle. J’ai rappé avec Parish Smith, DJ Clue… Quand tu es fils unique et que tu vois très peu ta mère, tu te recrées un monde. Ma famille adoptive, c’ était les « Huxtable » du Cosby Show (rires).

    DWT : Quel a été ton premier contact avec le hip hop ?
    Kohndo : On va dire que le premier morceau de rap, que j’ai écouté, c’est Double Dutch Bus de Frankie Smith. Il faisait partie d’une compile disco qui appartenait à ma mère. Ensuite, il y a eu ma grosse claque, les premiers breakers du Trocadéro qu’on a montré à la télévision. Je ne sais pas si c’était à l’occasion du New York City Rap Tour, mais je me souviens d’un journal télévisé, un dimanche après midi où t’avais les Break Machine et d’autres vrais B boys qui étaient là. C’était un tout petit peu avant que l’émission H.I.P. H.O.P. de TF1 apparaisse. J’avais vraiment pris ma tarte en voyant ces gars là faire du break dance. Ensuite, il y a eu l’émission H.I.P. H.O.P. avec Sydney Duteil avec qui j’ai bossé sur Blackstamps 20 ans après. Je connaissais des mecs plus âgés qui y participaient car c’était tourné à Pantin, ville limitrophe de Bobigny. J’étais trop petit pour y aller, je regardais donc ça à la télé. Ca a commencé comme ça, par la danse à Boboche. En arrivant à Boulogne-Billancourt, Zoxea et son Cousin Egosyst m’ont accueilli et ensemble, on a fondé Coup d’Etat Phonique. C’est Zox qui a trouvé le nom. A la suite de quoi j’ai préféré le beat box avec les Fat boyz, puis Doug E Fresh. C’est Zoxea qui m’a initié au beat box, au rap français. C’est lui qui m’a fait découvrir le Dee Nastyle de Radio Nova. Quant à Dany Dan, il a été le premier mec avec j’ai freestylé en colo. Melopheelo et DJ Letenz aka Ol tenzano (1er Dj des sage Po’) me filaient mes premières face B. Et Logilo m’a toujours donné des bon conseil en flow.

    Photo © Patricia Martinez aka OZ

    DWT : Ca t’a parlé tout de suite ce qui se passait dans cette émission de Dee Nasty ?
    Kohndo : Si dans les faits, je suis un petit frère des sage Po’, en terme de style, je suis l’héritier de Puppa Lesly et de l’émission Yo Mtv’Raps. Pour moi, la notion de flow et de style était hyper importante. Quand j’écoutais le rap de NTM ou d’Assassin, j’entendais ce qu’ils pouvaient faire avec ce qu’ils avaient. Il étaient très influencés par les Ultramagnetic MC’s et Public Enemy alors que moi, je suis rentré dans le rap avec EPMD, Stetsasonic, les Hierogliphics (Del, Pharcyde) et la Native Tong… Mon style est plus le produit du rap US que français. L’album qui m’a fait péter un câble, c’était celui d’Eric B & Rakim « Paid in full », puis « Illmatic » de Nas. C’est seulement aujourd’hui après une longue réflexion que je peux finalement dire que je fais du RAP EN FRANÇAIS comme l’ont revendiqué Les Little à l’époque. Quelque soit le pays où je vais, je peux reconnaître un bon rappeur d’un mauvais grâce à son rapport au mot, au flow, au style et à sa présence. Il y a quelque chose de très musicale et de très clair. Pour en revenir au Dee Nastyle, j’était fan. Donc quand Dee Nasty a tenu à me voir faire parti de la Zulu Nation, je me senti honoré. Lui et Lionel D m’ont apporté tant de bonheur. Les rappeurs et les groupes qui m’ont marqué étaient : M Widdi, GMB, Saxo, les Littles, Solaar, Moda, IAM et pour l’attitude plus que pour le rap NTM, Assassin et  Minister AMER.

    DWT : Parle-nous maintenant du groupe auquel tu as fait partie, La Cliqua…
    Kohndo : Au départ, il y avait Daddy Lord C et la Cliqua. Mais à l’origine, il n’y avait pas de rappeurs dans La Cliqua ormi Izm, (co-fondateur de la série Les Lascars). Jelahee (aka Gallegos) était DJ, Sandra qu’on entend dans Freaky flow chantait,  Chimiste et Brian (aka Mush, aka Oeno aka Jr Ewing) produisaient les instrus et géraient la structure. J’officiais sous le nom de Doc Odnock (Kohndo à l’envers), Coup d’Etat Phonique était mon groupe, celui d’Egosyst et de Karim. DJ Sound avant remplacé par DJ Lumumba. On était toujours avec Raphaël qui avait 12 ans, Kimto (aka Vasquez), JP (aka Jeep12) de Less du neuf, Ali aussi (PM puis Lunatic), Sidy qui était danseur ainsi que Booba. Mais ce dernier commençait déjà a sacrément bien rappé. On faisait la tournée des radios, comme d’autres font des concerts, afin de nous faire connaître. C’est comme ça qu’on a rencontré Daddy Lord C. Il faisait la promo de son maxi. Chimiste et Brian ont kiffé notre son. Ils nous ont parlé du label Arsenal qu’ils montaient. Ils voulaient qu’on soit leur prochaine sortie. On a dit « ok » et on s’est retrouvé en radio à faire la promo de Daddy lord C en même temps qu’on se faisait connaître. Au bout de deux ou trois radios, Jelahee nous a dit qu’il bossait avec un rappeur qui venait de Colombie. Il nous a alors présenté Rocca. On se retrouvait toujours en radio ou dans des open mic. Ce qui fait que La Cliqua a été constitué de tout ce beau monde.

    DWT : Que voyais-tu comme intérêt, en tant qu’artiste, au travers l’émergence des labels indépendants, en l’occurrence Arsenal Records ?
    Kohndo : Je n’avais pas cette réflexion là. J’avais 17 ans. Nos rêves commençaient à devenir réalité quand il y a eu cette opportunité de sortir notre premier maxi puis notre album. Pour nous, c’était le Graal. Quand Coup d’Etat Phonique, et le reste de La Cliqua, on s’est retrouvé sur le devant de la scène, notre grande erreur fut de prendre « Conçu pour durer », premier album de La Cliqua, comme une mixtape. On ne se doutait pas de l’attente et de l’impact qu’on allait avoir sur le public et dans l’histoire du rap. Un  premier album a un impact déterminant dans une carrière. C’est la raison pour laquelle Egosyst et moi n’avons pas tiré notre épingle du jeu à ce moment-là. Pour avoir produit une demi-douzaine de disques, avec le temps, j’ai compris qu’Arsenal avait correctement joué son rôle de producteur, à savoir, toujours enregistré dans des studios top qualité, comme Athéna, en passant par Artistique Palace ou les Studios de la Seine. On a toujours enregistré dans des conditions excellentes, avec des mastering et des ingénieurs du son incroyables. Au niveau de la paie, les gars étaient correctes même si on pensait le contraire. il y avait un vrai clivage entre la production et les artistes. Mais ce qui a crée le brouillage, c’est que Chimiste fasse parti à la fois du groupe et de la production. Avec le recul, je me rends compte qu’on avait de bons contrats d’artiste, de bonnes royautés et des avances non-négligeable. Mais je n’ai jamais pu en profiter car mon premier album n’est pas sorti au sein d’Arsenal. Je n’ai aucun ressentiment par rapport à La Cliqua, ni par rapport à Arsenal. On avait toutes les clés mais ce qui nous manqué, pour faire une aventure à la Wu Tang, c’était le facteur humain. On pensait vivre une aventure familiale mais on était pas tous aussi bien armé en terme de connaissance business.

    Nos rêves commençaient à devenir réalité quand il y a eu cette opportunité de sortir notre premier maxi puis notre album. Pour nous, c’était le Graal. (…) On ne se doutait pas de l’attente et de l’impact qu’on allait avoir sur le public et dans l’histoire du rap.

    DWT : Très jeune groupe, comment La Cliqua arrivait t-elle à être omni-présente sur scène, en 1994/1995, dans les plus gros concerts rap américain pour y assurer les première-parties ?
    Kohndo : Ce qui fait la réussite d’un groupe c’est son talent mais surtout son entourage. Autour de nous, il y avait Corrida, Barclay, Label 60, Texaco et Sidy qui s’occupait du street Marketing. Wrung qui lançait sa marque. Tous les taggeurs du 18, Les Daltons… Bref on était soutenu de partout et dans toute la France. On faisait énormément parler de nous : dans les soirées où on faisait des arrachages de mic, dans les radios où on s’imposait et où on ramenait une vibe avec de nouvelles instrus. Les gens téléphonaient aux radios. On s’est donc retrouvé avec un entourage de trend setter et de mecs connectés aux business par le biais de Chimiste et Brian. Des mecs comme Solo et Rockin’Squat nous ont filé de gros coups de main en nous faisant posé sur la B.O. de La Haine. Chimiste et Brian arrivaient donc à capter cette énergie là. Ce qui nous avait permis d’obtenir sans négocier les premières parties de House Of Pain et Arrested Development. On nous voulait, on nous appelait, point barre.

    DWT : Vous avez notamment assuré une reformation de La Cliqua il y a quelques années, pour le festival L’Original de Lyon. Quel en était le principe et qui en est à l’origine ?
    Kohndo : A la suite d’un medley que je faisais au festival Poteau Carré à Saint-Etienne, JM et Nasty, qui s’occupent de l’Original Festival, étaient présents et sont venus me voir pour me dire qu’entendre mes couplets de La Cliqua les avaient fait rêver. Ils m’ont demandé si une reformation était en vue. Je leur ai dit que le seul endroit où le groupe pouvait se retrouver serait la scène, pour refaire les morceaux de l’époque. Nasty avait rebondi en me disant « tu me dis que si tu faisais un concert avec les gars, ça ne poserait aucun problème ? Mais j’ai toujours cru que tu ne voulais plus entendre parler de ce groupe ! ». Je lui ai répondu que non, je trouve que les choses doivent avoir du sens, ce qui serait le cas sur scène. Redonner aux gens du bonheur et une musique auxquels ils sont attachés, c’est important. Il me dit alors qu’il connaît DjéDjé aka Egosyst. Je lui ai répondu de lui passer le bonjour et qu’effectivement, s’il voulait faire un concert La Cliqua, il n’y avait aucun problème pour moi. Ce sont donc eux qui ont commencé à passer des coups de téléphone à Rocca, Daddy Lord pour leur dire que j’étais OK pour donner un concert La Cliqua. Ca s’est fait et ça c’est très bien passé. La boucle est bouclée. Ces derniers temps, j’ai plaisir à avoir parfois Rocca au téléphone. Tout ce qui était de l’ordre des problèmes humains dans le groupe ont été réglés.

    Coup d’Etat Phonique – Photo © Alain Garnier

    DWT : Pouvais-tu imaginer sortir un album solo à cette époque ?
    Kohndo : Je suis parti de La Cliqua la veille de la signature de mon premier maxi solo. Deux jours avant, j’étais invité en studio par Egosyst, mon acolyte du Coup d’Etat Phonique. J’avais parlé avec Djé Djé et Raphaël. Je leur disais que je souhaitais d’abord faire la tournée avec Rocca pour voir si l’ambiance allait s’améliorer car je sentais que ça se dégradait. Je leur avait dit que si ça continuait comme ça, après cette tournée, j’allais sans doute arrêter. Le lendemain, Raphaël l’a répété aux autres. Dix, douze ans après, lors de la reformation de La Cliqua, j’ai eu une conversation avec Rocca qui me disait « écoute, réellement, on voulait que tu t’en ailles parce que le courant ne passait pas entre toi et Daddy Lord C. On estimait que tu n’étais pas assez virulent ». Je lui ai alors rappelé que c’était moi le ciment du groupe. Peu de gens le savent mais je suis l’auteur du refrain « le hip hop mon royaume mon home sweat home… », « Mot pour mot » était un solo à moi au départ. La personne que Rocca appelait à titre consultatif, c’était moi. J’ai écrit pas mal de couplet de Raphaël comme « Le rap mon paradis« … Quant à mon coté peace, je lui ai expliqué que je n’avais pas envie de jouer un rôle qui n’était pas le mien. Rocca m’a donné raison mais il m’aura fallu dix ans pour savoir si j’étais fou ou si on m’avait poussé dehors. Il faut savoir qu’au départ, l’entité Coup d’Etat Phonique représentait 70% de la Cliqua. Avec Coup d’Etat Phonique, on avait acquis une expérience scénique grâce aux Sages Po. On avait une vraie vision de la musique, de la compo, des prods. Daddy Lord C, qui était plus vieux que nous, et Rocca, se sentaient en retrait car ils ne nous connaissaient pas bien. Eux, se sont rapprochés et se sont construit un peu contre nous, alors que, pour les gamins qu’on était, on voyait La Cliqua comme une grande famille. On était plutôt naïfs. Daddy Lord C et Rocca eux avait une vision moins utopiste, et étaient plus mûrs, au niveau personnel, de leur musique et du business.

    DWT : Explique-nous les raisons de ton départ d’Arsenal Records au bout de quatre années passées, sans réelle sortie de l’album du groupe au complet ?
    Kohndo : J’étais dans l’esprit de la Native Tong, là où les autres était dans un esprit Mobb Deep. Je n’avais pas envie de jouer un rôle de caillera même intelligente. Si on était tous venu du même quartier, on aurait eu une histoire commune, donc un rêve commun. Il y aurait eu cette volonté de réussir ensemble. Or, on était une  sorte de dream team, un collectif où chacun voulait tiré la couverture à soi. C’est pour ça que La Cliqua n’a pas réussi à produire un album en tant que tel. C’est la vie. J’en ai tellement appris sur les rapports humains que je ne regrette rien. En partant de La Cliqua, je quittais le monde de la nuit, des maisons de disque, de la hype. Je me suis beaucoup interrogé sur qui je voulais être et ce que je voulais transmettre… Il y avait un décalage entre les paroles et les actes. A cette époque, on était des rock stars mais je ne m’en rendais pas compte. D’ailleurs, une des grandes phrases de Rocca était de dire : « Mais Kohndo, tu ne comprends pas, La Cliqua, c’est Wu Tang en France ! ». Pas faux sur certains points : j’ai signé des autographes sur des groupies à des endroits inimaginables et me suis retrouvé dans des situations digne d’un film de Todd Phillips… C’était la fête, c’était cool. Malgré tout, il y avait cette question qui revenait sans cesse en moi « mais qui tu as envie d’être ? ». J’avais peut être ces réflexions du fait d’être tombé dans pas mal de lectures comme Ghandi, Rousseau, Thomas More, Donal Walsh, Richard Wright…

    En partant de La Cliqua, je quittais le monde de la nuit, des maisons de disque, de la hype. Je me suis beaucoup interrogé sur qui je voulais être et ce que je voulais transmettre… Il y avait un décalage entre les paroles et les actes. A cette époque, on était des rock stars mais je ne m’en rendais pas compte.

    DWT : Revenons sur les mauvais rapports que tu as eu avec Rocca, comment les analyses tu avec du recul ?
    Kohndo : Rocca et Daddy lord C on joué la carte de la colère une fois que je suis parti avec « Pas de place pour les traître ». On en a reparlé dix ans après, il m’a dit qu’ils avaient déconnés. Je lui ai dit qu’il avait en effet déconné. Tout a été réglé comme des adultes. J’en ai également parlé avec Clarck. A nos âges, on a dépassé tout ça. On s’aimait bien au fond, la réalité était là. Quand j’ai appris les galères par lesquelles était passé Clarck, j’ai aussi eu beaucoup de peine. Mais aujourd’hui, quand je pense à La Cliqua, c’est avec autant de joie que de peine. J’ai le sentiment d’un gros gâchis. Heureusement, j’ai eu une putain de carrière après qui fait je me sens bien dans mes baskets aujourd’hui et que j’ai pu me construire un nom et une réputation en dehors de ce groupe.

    DWT : De ces années, l’histoire pourrait ne retenir que Rocca. Est-il le plus doué d’entre vous ?
    Kohndo : Oui et non. Il ne faut pas négliger cette émulation où on se mettait la pression. Quand on est arrivé avec Coup d’Etat Phonique, on a réellement mis la pression en terme de flow et d’écriture à Daddy Lord C et Rocca. Ils ont été doués dans le sens où ils ont relevé le challenge… Rocca est devenu meilleur par rapport à son flow. Il avait également affiné son écriture. Daddy Lord C aussi. Pour moi, il n’y a pas plus grand punchliner que lui. Donc, oui, si on retient de cette époque là, que ces deux artistes, c’est que c’était les meilleurs.

    DWT : Y avait-il une stratégie bien définie pour la sortie de disques ou ceux-ci sortaient ils en fonction de la maturité des artistes et l’état d’avancement des maquettes ?
    Kohndo : Il y avait un peu de tout ça. Les personnes qui avaient des maquettes bien avancées étaient forcement susceptibles d’être produit en premier. Mais il y avait aussi une réelle stratégie. D’une part, Rocca avait fait le meilleur morceau de « Conçu pour durer » avec  « Comme une sarbacane ». Il était donc attendu. D’autre part, le fait qu’il soit colombien ramenait une originalité. C’était justifié qu’il sorte en premier malgré que nous ayons un album de prêt avec le Coup d’Etat Phonique. Ce n’était pas le cas de Rocca. Il a du faire son album en un mois et demi. Tous les soirs, il m’appelait pour savoir si les choses se passaient bien. J’avais plaisir à échanger avec lui. Il y avait donc une stratégie du label. Rocca était mûr pour le faire. Il a mérité son premier album.

    Photo © Archives personnelles Kohndo

    DWT : Lors de votre retour exceptionnel sur la scène de l’Elysée Montmartre en 2009, Daddy était émouvant, Rocca semblait tenir le groupe et toi un peu effacé… Comment l’as-tu vécu ?
    Kohndo : Différemment… J’ai drivé toutes les répétitions. Je me suis toujours assuré que tout était bien structuré. Toutes les critiques que j’ai eu après les dates de Lyon et l’Elysée Montmartre sont que je drivais la scène avec Rocca. Ajoutons à cela que Rocca a le plus de titres figurant au répertoire de la Cliqua de cette époque.

    DWT : Que penses-tu de la carrière éclair de Raphaël ?
    Kohndo : Raphaël a eu une vie. C’est un vrai lascar. « Real bad boy moves in silence », c’est vraiment lui. Le rap était secondaire pour lui. Ca le faisait marrer. Il kiffait ça mais ce n’était pas là où il se voyait évoluer. Je ne sais pas pourquoi il a arrêté. Il a du talent, comme tant d’autres mais comme on m’a dit un jour : « si le talent suffisait pour signer, ça se saurait. Et si le talent suffisait pour faire une carrière aussi ».

    DWT : Tu es parti, comme d’autres, dans une tournée avec des musiciens, il semble malgré cela que tu ais décidé de revenir au rap pur et dur…
    Kohndo : Je fais parti des premiers MC’s à avoir cette expérience. J’ai fait parti, un court moment, du groupe Mad in Paris en 1998. J’ai eu mon premier groupe Velvet Club en 2005 et on est allé au Printemps de Bourges en 2007. En parallèle, je jouais avec le Rimshot Crew depuis 2003. Quand tu as l’occasion de jouer avec des mecs comme Nicolas Liesnard (clavier de catherine Ringer, arrageur sur Soul inside), Thierry Jean-Pierre qui est devenu mon bassiste sur « Soul inside », Gégé perc aux percussions, Song Williamson la nièce de Fred Wesley… Tu démarres au top. Il n’y a pas de clivage entre le hip hop organique et le hip hop électronique. Check l’album « Heavy Rhymes Experience vol1 » des Brand new Heavies en 1992 avec Large Pro, Pharcyde et tu verras…  Tu fais de la musique ou tu n’en fais pas. En tant qu’artiste, vers mes 24 ans en 1999, je me suis demandé si le rap pouvait être comme le jazz. Je me suis rendu compte qu’il y avait tout un travail à accomplir en terme de technique de chant, au niveau rythmique. Idem au niveau de l’écriture, les perspectives sont infinies. Je fais parti de ceux qui ont toujours considéré le rap comme de la chanson. Elle peut être engagée, violente ou douce. Cette musique est comme les autres, elle est à l’image de ceux qui la font. En jouant avec des musiciens, j’ai appris, échangé et partagé de nouvelles techniques. Je me suis confronté à d’autre styles et mon rap s’en ait trouvé grandi. Avec mon dernier album, je suis revenu aux sources du rap : le rythm’n’blues, la soul, le funk car c’est de là que tout part. J’ai même fais un titre house pour rappeler que la house viens de chez nous. Comme l’ont fait les jungle Brother. Aujourd’hui, j’entre dans une nouvelle phase. Mon prochain album, lui, sera produit à l’ancienne avec des samples et des machines pour plein de raisons…

    Je fais parti de ceux qui ont toujours considéré le rap comme de la chanson. Elle peut être engagée, violente ou douce. Cette musique est comme les autres, elle est à l’image de ceux qui la font. En jouant avec des musiciens, j’ai appris, échangé et partagé de nouvelles techniques. Je me suis confronté à d’autre styles et mon rap s’en ait trouvé grandi.

    DWT : …économiques ou artistiques ?
    Kohndo : Les deux. J’ai toujours été indépendant et produit mes albums à fonds propres. Je n’ai plus les moyens d’être en studio et sur scène avec sept ou huit musiciens. Et comme je sais faire de la musique à minima, je peux créer avec un sampler. D’autre part, tous les autres styles électro, trip hop, house, rock travaillent de cette façon alors pourquoi s’en priver ? Mes connaissances musicales sont telles que je peux me mettre au clavier et/ou prendre une basse autant qu’une loop station et un sampler. Ce qui me manque en travaillant comme ça, c’est l’échange et le partage. Les facteurs économiques sont inhérents à la création. Le Fender Rhodes à été adopté dans le Jazz car il n’était pas toujours possible de transporter un piano à queue surtout dans les petite salle ou dans les chambre d’hôtel. On a intégré la boîte à rythme dans le Punk parce qu’au départ on n’avait pas de drummer. Idem pour le rap au début, tu n’avais que tes deux vinyles. Jouer avec des musiciens n’est pas toujours de tout repos. Comme partout, il faut savoir se faire comprendre et respecter. Mon rap est un instrument poly-rythmique. Je ne fais pas du funk, je ne fais pas de la soul, je ne fais pas de la variet’ je fais du hip hop ! On a une façon spécifique de groover, de mettre les accents sur les mots, de travailler avec le silence… Un jour, lors d’une séance d’enregistrement, j’ai du expliquer ça à des pontes (Michel Alibo à la basse, Johan Dalgaard au clavier et Franck Mantegari à la batterie…) après qu’il se soient mis à jouer mon titre sans me concerter. J’ai mis un froid. Mais quand on s’est parlé, ils ont joué hip hop et c’était fat ! Je suis noir, je suis grand, je suis gros, je fais du rap, alors forcément, la première chose qu’on veut voir de moi, c’est un mec bas du front. C’est en ça que ma musique est engagée. Elle est subtile. Je suis quelqu’un de posé, de structuré et d’intelligent. Le seul moyen de faire bouger ces a priori est d’être meilleur et de montrer la valeure de cette culture. C’est pas les musiciens qui donnent la caution artistique mais celui qui la crée.

    DWT : Tu enseignes la musique à Puteaux dans les Hauts-de-Seine, quelle est ta pédagogie avec les élèves ?
    Kohndo : Effectivement, je suis le premier à enseigner le rap au sein d’un conservatoire. J’y enseigne le rap en tant que technique de chant, mais aussi en tant qu’élément de la culture hip hop. De plus, là où je travaille on n’a pas réduit mon activité à l’écriture rap. Aujourd’hui, les techniques de création et de production du hip hop peuvent s’adapter à toutes les musiques du fait qu’il soit au carrefour de plein de musiques. L’apprentissage passe donc par l’utilisation des samplers et des logiciels de production pour les compositeurs. Cela passe aussi par de nouvelles approches textuelles. Toutes chansons est avant tout un texte mise en rythme. L’approche rythmique d’un texte induit la mélodie. Une fois que tu as compris cela, à toi d’y mettre les notes. La particularité d’un texte de rap est qu’il peut s’adapter à d’autres mélodies. C’est ce que font tous les rappeurs quand ils changent d’instru. C’est une des approches les plus pertinentes de notre époque. C’est ça qu’amène le rap et qui supplante l’approche traditionnelle de la chanson.

    DWT : Qui sont tes élèves ?
    Kohndo : J’ai 12 élèves. On passe à 20 à la rentrée prochaine. Le plus jeune a 15 ans, la moyenne est de 24 ans. J’ai des gens qui viennent de la pop, du rock, d’autres de la Soul. J’ai seulement quatre rappeurs. C’est hyper intéressant de travailler avec tous ces gens-là. Le département musique actuelle compte au total 680 élèves. Je suis enseignant à plein temps mais ça me laisse assez de temps pour créer moi même.

    DWT : Ce n’est pas difficile de traiter avec une structure gérée par une municipalité ?
    Kohndo : Il est important de travailler avec tous les gens capables de reconnaître notre art y compris les institutions. C’est avant tout une affaire de personnes. On m’a appelé parce qu’avant tout je suis un musicien et un artiste. Mais aussi un pédagogue. En plus d’une expérience pratique, je suis formé pour ça. Je suis expert pour des organismes régionaux et nationaux, j’anime des conférences autour du rap, son histoire et ses enjeux. Avant de travailler pleinement dans la musique j’ai aussi travaillé 6 ans pour une boîte d’assurance. J’ai cette chance d’avoir rencontré des gens ouvert à ma culture et à mon travail. Et ce n’était pas des gens de maisons de disques. Les gens les plus ouverts que j’ai rencontré sont dans Des salles de musiques actuelles. Les gens les plus formatés, les plus clivant voire même les plus racistes, je les ai rencontré en maisons de disques… C’est un racisme implicite. Un noir en maison de disques n’a pas le droit à l’intelligence. On m’y a déjà demandé de faire des textes moins intelligents en m’expliquant que la cible du rap (à savoir les noirs et les arabes) ne serait pas en mesure de s’identifier à mon rap. Alors que le même texte véhiculé par Hocus Pocus est qualifié de génial. Cela a à voir avec le système. Pour certaines personnes, le rap à message, le rap 0 textes, c’est Casey ou La Rumeur. Ce n’est pas « Pardonnez-moi », « Vise le ciel » «  La partition », « Liberté »… Tu peux être engagé et être subtile, ce n’est pas incompatible. Le dernier texte que j’ai écrit porte sur l’enfermement, le monde de la nuit, la prostitution et le travail au noir de certains taximan. Ce n’est pas parce que je le fais avec un certain lyrisme que je n’ai pas d’engagement. En France, pour être compris, il faut écrire comme un attardé ou bien être anarchiste-révolutionnaire. Entre les deux, il y a quoi ?

    Un noir en maison de disques n’a pas le droit à l’intelligence. On m’y a déjà demandé de faire des textes moins intelligents en m’expliquant que la cible du rap (à savoir les noirs et les arabes) ne serait pas en mesure de s’identifier à mon rap…

    DWT : Ton parcours démontre cette forme d’engagement, peux-tu nous en donner les grandes lignes ?
    Kohndo : Au cours de ces quatre dernières années, j’ai monté un studio d’enregistrement avec DJ Sek au centre de détention de Poissy, j’ai fait des ateliers à Bois d’Arcy, créé un studio d’enregistrement et formé des détenus au beatmaking à Châteaudun. J’ai fais des ateliers d’écriture à Fleury-Mérogis et à Fresnes. Mon engagement est là. J’œuvre avec mon savoir-faire. Un jour, un type est venu me voir en sortant du métro et m’a expliqué qu’après avoir écouté « Un œil sur l’objectif », il a décidé de ne pas sortir ce soir-là. Il faisait de la contrebande d’alcool. Ses potes sont tombés, pas lui. Il s’était arrêter sur cette phrase « Dis moi qui va nourrir tes gosses quand derrière l’ombre des barres en taule, tu seras le boss ? ». Tout mon engagement est là. Si ma musique fait réfléchir les gens, c’est qu’elle est politique.

    Photo © Patricia Martinez aka OZ

    DWT : Tu votes ?
    Kohndo : Pour moi, c’est fondamental. Je n’ai pas l’impression d’avoir du pouvoir mais je vote surtout parce qu’il y a des parents et des grands-parents qui sont morts pour ça. Un, je le fais par devoir et deux, c’est pour éviter que ma voix aille au FN. C’est pour moi la politique du moindre mal. J’ai une conscience de gauche mais je suis pour l’entrepreunariat. Je pense qu’on peut vivre dans une économie responsable. Je suis dans la culture du bon sens, c’est là où je me sens africain. Ma grande question est de savoir combien de personnes je peux tirer vers le haut. Le dernier titre que j’ai clipé s’appelle  « Vise Le Ciel« . Il traite de la difficulté, d’être noir, diplomé et vouloir sortir de son environnement Ce titre a été pris dans la bande originale d’un livre qui s’appelle « Dj Rising » (Edition Little, Brown – Groupe Hachette), dont tous les bénéfices sont reversés à l’association caritative Got Kidney ? dont le but est d’aider les enfants malades en attente d’un don d’organe. Les Beatnuts et pas mal de rappeurs de la région de San Francisco participe à ce programme. Encore une fois, là est mon engagement.

    DWT : Quel est ton sentiment sur ce qu’est devenue cette musique chez les plus jeunes ?
    Kohndo : Il y a le rap et culture hip hop. Le rap, c’est de l’industrie. Il y a énormément de variété de rap, on parle alors de production. Globalement ca ne me touche pas. De l’autre côté, il y a le Hip hop. Je trouve que le hip hop évolue bien. Tout ce qui est en rapport avec la danse, le graffiti, le djing, il y a un rap qui a un cœur hip hop. Quand j’entends des artistes comme Mos Def, Joey Badass, Casey, Rocé, Koma ou Nemir… je trouve qu’il y a du hip hop dedans. Ça sent la passion. Quand j’écoute The Roots, Common ça me galvanise, ça me met bien. C’est important qu’une musique soit en évolution. Il n’y a pas qu’une façon de voir le hip hop et le mien doit continuer à évoluer.

    Quand j’entends des artistes comme Mos Def, Joey Badass, Casey, Rocé, Koma ou Nemir… je trouve qu’il y a du hip hop dedans. Ça sent la passion. Quand j’écoute The Roots, Common ça me galvanise, ça me met bien. C’est important qu’une musique soit en évolution. Il n’y a pas qu’une façon de voir le hip hop et le mien doit continuer à évoluer.

    DWT : Tu es aussi un papa, laisseras-tu écouter du rap à ton enfant ?
    Kohndo : Je laisserai ma fille écouter du bon hip hop. L’industrie du rap de La Fouine n’est pas le même que celui d’Oxmo qui n’est pas non plus le même que celui de Sexion d’Assaut, ni de 1995… Il y a assez de variété pour que chacun y trouve son compte. Par contre, je vais veiller à ce qu’elle soit critique sur ce qu’elle va entendre. Ça va être ça mon rôle d’adulte parce que je ne vais pas être un censeur. Je ne peux pas la mettre en porte à faux avec son époque. Après avoir kiffé Rakim, Nas ou Gangstarr, je ne peux pas dire d’un Kendrick Lamar qu’il révolutionne le rap ! Si mon éducation est bonne, ma fille n’ira pas vers ce rap  très industriel. Face à la sous culture et la pression sociale, il y a l’éducation et le caractère. Avec ma femme on va faire en sorte qu’elle ait les deux.

    DWT : Grand amateur de cinéma, tu as aussi signé des B.O. dans ta carrière, qu’est ce qui t’attire dans ce milieu ?
    Kohndo : Je fais beaucoup de lien entre la soul et le hip hop. Tous les artistes de soul que j’aime ont signé une bande originale de film. Isaac Hayes et Truckturner, Curtis Mayfield et Superfly, Bobby Womack et Across 110th street, même RZA pour Ghost Dog. Le cinéma, c’est l’opéra du 20ème et 21ème siècle. C’est bon aussi de se mettre au service des autres. Pour moi, la musique c’est de l’échange. Quand il n’y en a pas, ca devient uniquement du business.

    DWT : Tu es un épicurien, parlons donc de cuisine… Quels sont tes goûts en la matière ?
    Kohndo : Quand on parle de musique, on parle de sens, de goût. Souvent quand je dois définir la musique que j’aime ou que je crée, j’utilise des termes de cuisine. J’aime bien la junk food mais je suis avant tout un gastronome. Tu sais, tout peut être magnifié. Tu peux prendre un burger au Mac do ou t’en faire un au bœuf de Kobé. Ma musique, c’est ça. Le rap, c’est de la junk food mais moi j’y mets des épices et des saveurs particulières. J’en fait de la gastronomie, j’y mets de la passion. Mon rapport à la vie est un rapport aux sens. Mon rapport à la zik est identique. Ca te prend le ventre ou pas ! Quand tu mets la fourchette dans ta bouche c’est pareil, tu voyages ou tu voyages pas ! Au départ tout est sensoriel. Ça crée de l’amour ou pas.

    Mon rapport à la vie est un rapport aux sens. Mon rapport à la zik est identique. Ca te prend le ventre ou pas !

    DWT : Es-tu épanoui comme artiste dans cette musique aujourd’hui ?
    Kohndo : Il y a très peu de rappeurs qui ont traversé les générations. C’est un vrai questionnement, quand tu as déjà fait trois albums, qu’est ce qui te motive à en faire un quatrième ? Comment tu le fais ? Comment tu réussis à prendre le poul de l’époque ? Est-ce que c’est nécessaire de le faire ? Peux-tu encore le faire et avoir encore une influence sur les gens ? Qu’est-ce que le rap aujourd’hui ? Je me suis retrouvé a radio Nova avec David Blot qui me dit : « Mais Kohndo, ton dernier album, c’est pas du rap ! ». On en revient à ce que je te disais tout à l’heure sur le stéréotype auquel doit répondre le rappeur. Il y a un programmateur de FIP qui m’a dit qu’il n’arrivait pas à comprendre le dernier The Roots et pourtant, cet album démontre qu’il est possible d’avoir un son hip hop après 25 ans de carrière. J’ai 98 morceaux qui sont sortis et qui sont enregistrés à la SACEM, hors mix tapes. Je bâtis une œuvre. Tous mes disques sont liés. Ils s’écoutent les uns à la suite des autres. C’est ça ma logique. Comment grandir et rester une force de proposition ? J’ai reçu une lettre de Trace TV qui me dit : « Nous avons toujours aimé Kohndo en tant qu’artiste mais c’est un artiste hors format. Trop adulte pour notre notre cible ». Ça te dit deux choses : soit Kohndo tu es trop vieux donc arrête de faire du rap ou soit cela suppose qu’il n’y a pas de public pour ce type de rap. Pourtant je vends mes disques et ma boîte se porte bien. Le public, il faut juste lui proposer. Je suis une force de proposition. Depuis  » Conçu pour durer « , je n’ai à rougir d’aucun morceau. Je me sens bien.

    DWT : Parle-nous de tes rapports avec les majors…
    Kohndo : Chez Delabel, c’était Marie-Lorette Guerin qui nous avait signé. Il y avait aussi un grand pote de Brian et de Chimiste : Benjamin Chulvanij, qui à la suite d’Arsenal Records, a décidé de créer Hostile Records. Il y avait un engouement autour du groupe et de la part de toutes les entités, tu sentais l’effervescence. Ce qui m’a vraiment fait tout drôle, c’est l’après, quand je suis parti du groupe. J’ai vu toutes les portes se fermer. On m’a toujours dit que le travail paie et j’ai toujours cru en moi. Je ne me posais pas la question de savoir si on cassait du sucre sur mon dos parce que je savais qu’à un moment donné, les gens reviendrait sur mon travail et qu’il y aurait un mot associé à ma carrière, le mot : qualité. Il faut savoir que quand je fais un disque, je le présente toujours en major. Je vais voir des directeurs artistiques pour échanger et voir ce qu’ils en pensent. Je me souviens d’avoir vu Nizare Bacare chez Warner, c’était une année où Hocus Pocus avait tout cartonné. Il avait tout intérêt à écouter mon disque. Il m’a tenu des propos comme quoi Féfé allait se casser la gueule (plus 100 000 albums vendus) et que Ben L’Oncle Soul aussi (Plus 500 000 album vendus). Tu vois le décalage ? Je proposais à un mec un album de hip hop au sens large en revenant à mes sources soul et le mec essayait tant bien que mal de m’expliquer que Canardo était celui qui allait tout cartonner. Il n’a même pas écouter deux titres et je me suis barré…

    Il faut savoir que quand je fais un disque, je le présente toujours en major. Je vais voir des directeurs artistiques pour échanger et voir ce qu’ils en pensent. Je me souviens d’avoir vu Nizare Bacare chez Warner. (…) Il m’a tenu des propos comme quoi Féfé allait se casser la gueule (plus 100 000 albums vendus) et que Ben L’Oncle Soul aussi (Plus 500 000 album vendus). Tu vois le décalage ? (…) Il n’a même pas écouter deux titres et je me suis barré…

    DWT : Tu signes pourtant chez un vieux briscard du bizness avec Nocturne de Patrick Colleony ?
    Kohndo : Entre temps, j’avais co-fondé Menace Record avec Bayes Lebly, on était pote à ce moment-là. Je lui ai passé des thunes puis il s’est barré avec. Il a fait le mort pendant deux ans (rires). Vu les choix artistiques du label, de toute façon, cela ne m’intéressait pas. C’est en tout cas par son biais que j’ai rencontré Patrick Colleony. J’avais l’intention de sortir mon premier album avec le label Asetic qui n’a jamais eu d’existance légal. C’est comme ça que je me suis retrouvé à signer en distrib chez Nocturne sur un label fantôme. Heureusement depuis j’ai monté Greenstone Records. Patrick m’a toujours dit : « Kohndo, tu es le genre d’artiste qui a tout intérêt à rester indépendant ». C’est lui qui m’a donné les clés et qui m’a appris à être indépendant. Il me disait : « Trouve toi une distribution, monte ton label ».

    DWT : Tu as toujours été un adepte du EP. Peux-tu nous donner ton avis, pour finir, sur ce support et s’il t’apparait toujours comme un support pertinent de nos jours ?
    Kohndo : Cela reste le EP, qui avec 6 titres permet de ne pas être trop cher pour le client et qui permet au support vinyle d’exister. C’est difficile de faire plus de huit titres sur un format 33 tours. Et vu qu’il faut, à notre époque, être présent tous les six mois… Le meilleur support en 2013 reste le EP. Les singles n’ont plus besoin de supports, l’artiste crée, l’artiste donne via internet. Les auditeurs achètent ou font du don. J’appartiens encore à la génération qui a besoin de transmettre un message quand je compose un disque. Le mot album me rappelle les albums photos. Il retrace les derniers mois que tu as vécus : tes joies, tes peines, tes expérience, tes états d’âmes, tes réflexions… L’album est pour moi une sorte de journal intime. J’ai 38 ans. Je ne peux pas sortir des égotrips toutes les semaines. J’ai fais ça pendant 20 ans. Quel est l’intérêt ?

    Le mot de la fin ira à Daniel Mpondo, mon associé et ami décédé en 2005. « Si tu ne vis pas, tu te meurs » alors je fais tout pour que chaque instant passé sur cette planète soit le meilleur. Je mets le meilleur de moi même dans tout ce que je fais et j’espère que mon public le ressent.

    Propos recueillis le 24 juin 2013 par FLo – Photos par © Patricia Martinez aka OZ.
    Remerciements à Emmanuel et Benjamin du Palais du Louxor pour leur bienveillance.
    Photo archive Coup d’Etat Phonique par © Alain Garnier + archives personnelles de Kohndo.

    Zoxea et Kohndo – Photo © Archives personnelles Kohndo


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Discussion 3 commentaires

  1. 31 juillet 2013 à 21 h 04 min

    Très bonne interview, très complète, avec différents angles originaux.
    Les photos rarissimes sont un atout incroyable!
    Bravo pour le taf ;)

  2. 19 juillet 2013 à 7 h 04 min

    Big up akhi K-O-H ! ;-)

  3. 7 juillet 2013 à 11 h 53 min

    yeahhhh enfin de la reconnaissance pour les vrais acteur de notre mouvement… tout mon respect yeahhhh

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